Geschwister-Scholl-Preis 2016 - Garance Le Caisne

Dankesrede von Garance Le Caisne

Je souhaiterais, si vous êtes d’accord, dédier cette cérémonie aux Syriens. Ce soir je pense à eux. Lorsque j’ai appris que j’allais recevoir le prix Geschwister Scholl pour Codename Caesar, Im Herzen der syrischen Todesmaschinerie, j’ai eu comme un sentiment de vertige. J’ai aussi été très émue.
C’est une si belle récompense pour tous ceux qui se battent, là-bas en Syrie, et ici en Europe, pour faire entendre la voix des hommes et des femmes, torturés à mort, affamés ou déchiquetés par une bombe.

Je voudrais donc remercier chaleureusement la publishers and booksellers association pour ce prix prestigieux et sa donation généreuse, je voudrais remercier les membres de son jury et ainsi que la ville de Munich. Merci à l’Université pour nous accueillir ce soir.

J’aimerais aussi dire toute ma gratitude à la maison d’édition CH Beck qui a rapidement décidé de traduire le livre en Allemand, qui a été si chaleureuse et professionnelle avec moi.

Hans et Sophie Scholl ont incarné l’esprit de résistance au Mal. C’est ce qu’incarne aujourd’hui une partie du peuple syrien. C’est peut-être la raison pour laquelle, depuis cinq ans et demi, la Syrie fait partie de mon intimité.

De nombreux Syriens m’ont dit merci pour ce livre. Encore aujourd’hui, je reçois des remerciements. A chaque fois, je ne peux m’empêcher de répondre que ce qu’ils m’ont apporté eux, va au-delà. En « couvrant » la Syrie, comme on dit dans notre jargon, en enquêtant sur la barbarie du régime, j’ai traversé des heures difficiles, des nuits de doutes. Mais cela a été un cadeau.

J’ai perdu une partie de moi-même dans cette Syrie. Mais j’ai gagné une part d’humanité. Ce sont des Syriens qui me l’ont offerte.

Alors ce prix Scholl, c’est une belle reconnaissance de tout cela. Merci.

A la fin des années 30, ici, à Munich, Hans et Sophie Scholl ont refusé toute compromission et ont tenté d’éveiller les consciences.
En mars 2011, quand la révolution éclate en Syrie, des dizaines de civils ont voulu témoigner de la répression de la dictature de Bachar el Assad. Dès les premières manifestations pacifiques, dans ce pays sans médias indépendants et où les journalistes étrangers ne peuvent travailler librement, ils ont décidé de collecter des preuves des crimes commis contre les civils. Persuadés que la communauté internationale bougerait pour faire arrêter la violence.
Le monde n’a pas bougé devant les tirs sur les manifestants puis devant les chars qui ont occupé les places et quadrillé les villages insoumis.
Le monde n’a pas bougé quand des missiles et des bombes ont été envoyés sur des quartiers d’habitation dans les zones tenues par l’opposition militarisée.
Alors, le régime s’est senti suffisamment puissant pour lancer des attaques chimiques et des barils de TNT. Des barils. Vous savez ce qu’est un baril ? Un récipient rempli d’explosif, de clous, de toutes sortes de cochonneries, qu’un soldat largue d’un hélicoptère, en le poussant de ses mains ou de ses pieds.
Quand vous êtes au sol, à Alep ou ailleurs, vous voyez l’hélicoptère voler au-dessus, il s’approche, il repart, revient et largue sa cargaison mortelle. Il ne vous reste plus qu’à courir, sans savoir où elle va tomber, sans savoir où vous cacher.

Des Syriens ont collecté des centaines de témoignages de personnes blessées, filmé des heures de vidéos de bombardements visant des hôpitaux, ils ont apporté des documents aux experts des Nations-Unies.
Le monde n’a pas bougé. Aujourd’hui, les avions russes larguent des bombes à sous munition sur les civils et les rebelles armés. Le monde s’agite enfin, on parle de « crimes de guerres », « négociations », « cour pénale internationale » « retour de la puissance russe » …

Tout ça, ce n’est que la partie émergée de la barbarie. Il y a les cris des torturés dans les sous-sols des centres de détention du pouvoir. La douleur des familles de disparus.

César a voulu faire entendre leur voix. Comme ceux qui ont documenté les arrestations arbitraires et les destructions de villages, César a dit Non. Non à la répression du régime, non à la peur inoculée dans la population par 40 ans de règne du clan Assad, celle qui anesthésie votre pensée et guide chacun de vos gestes.

Photographe au sein de la police militaire, César et son équipe étaient chargés de prendre en photo les scènes d’accidents ou de crimes impliquant des soldats. Ils devaient ensuite établir des rapports pour la justice militaire. Quand la révolution démarre, sa hiérarchie lui demande de photographier des corps de manifestants tués par balles, puis ceux de prisonniers décédés en détention. Morts sous la torture, de faim ou de maladie pas soignée.
Comme avec les photos des soldats, il remplit des fiches avec les clichés des détenus. Une documentation macabre pour montrer aux supérieurs que le « travail » a bien été effectué et qui permet de délivrer des certificats de décès aux familles, prétendant que leur proche est mort d’un « arrêt cardiaque ».
Quand les corps s’accumulent dans la morgue d’un hôpital militaire, César veut déserter mais un de ses amis activistes, Sami, le convainc de rester pour collecter ces preuves des crimes du régime. En deux ans, de 2011 jusqu’à son exfiltration de Syrie à l’été 2013, César va copier plusieurs dizaines de milliers de photos.

Parmi elles, 28 000 représentent plus de 6 000 détenus. Corps suppliciés, affamés, brûlés. Sans nom, marqués de trois numéros inscrits à même la peau. Jusqu’à présent, ces clichés sont les preuves les plus étayées de la torture systématique pratiquée par le régime. En 2014, les photos du « dossier César » ont fait le tour du monde et des chancelleries.

Mais le monde n’a pas bougé. César était persuadé que le régime serait jugé pour ce qu’il avait fait. Après sa fuite de Syrie, l’homme s’est caché en Europe du Nord, de peur d’être rattrapé par les services de renseignements du régime.

Quand un éditeur m’a demandé si je voulais tenter de le retrouver et l’interviewer, cela a été comme une évidence. A cette époque, au printemps 2014, Daech s’était imposé comme l’ennemi numéro Un. Surfant sur l’inaction de la communauté internationale, le vide politique dans certains territoires syriens, la désorganisation de l’opposition démocratique, l’organisation de l’Etat islamique recrutait des jeunes par centaines.
Enfant de la mondialisation, Daech a su très vite diffuser sa propagande barbare sur les réseaux sociaux. Ses crimes y sont flagrants. Les djihadistes filment les décapitations de chrétiens ou de soldats du régime. Ils justifient l’esclavage des femmes yazidies dans leur magazine Dabiq. Ils exhortent des kamikazes à semer la mort en France et en Belgique.

En face, Bachar Al-Assad joue les dirigeants honorables. Intransigeant, le président syrien soutient que son pays est la proie de groupes terroristes depuis cinq ans e demi. Les apparitions médiatiques de cet ancien ophtalmologue et de son épouse Asma – la « Rose du désert » comme l’a baptisée le magazine Vogue en mars 2011 – donnent l’image d’un couple civilisé et séduisant.

Bachar Al-Assad ne cesse de le répéter : « C’est moi ou le chaos. » Une injonction déguisée en alternative, comme si les Syriens ne pouvaient se soumettre qu’à lui ou à Daech. Il faut pourtant le rappeler, des millions de Syriens aspirent à un État démocratique. Ils ne soutiennent ni le président ni Daech.

Depuis cinq ans et demi, l’État syrien est responsable de 80 % des civils tués. Bombardements, exactions, disparitions forcées, attaques chimiques… Ces atrocités de masse, et l’incapacité de la communauté internationale à les stopper, alimentent l’extrémisme. Et occultent le peuple syrien.

Chercher César, le convaincre de témoigner, était une façon de donner la voix à ce peuple. Parce qu’il n’était pas question d’écrire un livre seulement sur cet ancien militaire du régime. Sa parole devait faire écho à celle des survivants des centres de détention. Ceux qui ont échappé à la torture, à la déshumanisation.

Obtenir la confiance de César a demandé du temps, forcément. Au bout de plusieurs mois, j’ai réussi à rencontrer Sami, son meilleur ami, celui qui l’avait persuadé de rester à son poste à Damas afin de récupérer les photos.

Il a fallu plusieurs rencontres pour que la confiance s’installe. Mon niveau d’arabe n’était pas suffisant. Saoussen Ben Cheikh, fidèle amie que je tiens à remercier et qui est présente ce soir, a traduit chacune des longues interviews.

Sami nous a finalement ouvert la porte de César. Il avait prévenu : « Attention, César a peur des questions. Il peut mal les vivre, se croire dans un interrogatoire. Alors, il ne vous répondra plus. »

Je n’ai donc pas préparé de questions.

Je me souviens de l’entrée de César dans la pièce qui allait abriter nos premières rencontres, de la table où nous nous sommes assis. A peine installé, sur la défensive, l’homme me lance : « allez-y, que voulez-vous savoir ? »
Je me garde de lui poser des questions trop directes, je lui propose de commencer par ce qu’il souhaite dire.
César me répond : « non, posez-moi des questions, ce sera mieux. »

J’ai alors ressenti un grand moment de vide. Je n’avais pas de questions précises…
Mais je lui en pose une, deux, puis trois. A chacune de ses réponses, je lui réclame des précisions, des dates, des noms.
C’est alors qu’il me regarde et me tance : « vous faites un interrogatoire ou quoi ? »

J’ai cru que je l’avais perdu. Que c’était fini. J’avais trois pages de notes. C’est-à-dire rien.

En fait, je crois que nous étions mal à l’aise, l’un comme l’autre. C’est peut-être pour ça qu’il accepté de nous revoir avec Saoussen. L’un comme l’autre savions qu’il fallait en passer par là. Que nous n’avions pas le choix. Il ne pouvait pas avoir copié ces photos et s’être mis en danger pour rien. Je ne concevais pas qu’il ne témoigne pas. J’ai douté pendant des semaines mais au fond, je savais que c’était la seule chose à faire. Il devait parler, je devais l’écouter pour raconter cette réalité syrienne.

Je savais aussi que ces confidences n’étaient pas l’aboutissement de l’enquête. Il fallait partir à la rencontre des survivants.

Et là, jamais je n’aurais pensé qu’exercer ce métier serait si difficile. Tenir droit son stylo pendant des heures, écouter l’indicible. La plus longue interview aura duré six heures. Sans bouger, avec juste quelques verres de thé.

Quand des témoins vous racontent l’horreur, pour éviter qu’elle s’empare de vous, il faut s’en tenir aux faits. Rester sur le concret, les détails, même les plus sordides. La douleur est universelle mais il fallait décrypter le malheur syrien. Pour y arriver, s’accrocher aux faits était comme s’accrocher à une bouée, ou à un arbre, pour ne pas sombrer. Continuer d’avancer, demander plus de précisions.

Paradoxalement, il est plus facile d’écouter quelqu’un qui pleure que celui qui raconte sa descente aux enfers sans larme, alors que son esprit semble ne plus être de ce monde, annihilé par les bourreaux.
Les pleurs permettent de laisser la barbarie s’écouler un peu.

Je me suis parfois demandée si j’étais encore journaliste. Si j’étais légitime pour écrire ce livre. Si mes colères ne trahissaient pas un manque de distance, nécessaire à notre métier. Mais comment faire autrement ? Je n’ai pas su.

En mettant le point final, je savais que ce livre était incomplet. Il faudrait encore fouiller certaines informations, enquêter sur d’autres. Mais il est là, pour les Syriens.

Des avocats poursuivent déjà le travail, en quelque sorte. En Europe et aux Etats-Unis, ils cherchent à déposer des plaintes à partir des photos de César.
En France, fin octobre, un franco-syrien a porté plainte pour disparitions forcées. Il y a trois ans, les services de renseignements du régime ont arrêté son frère et son neveu à Damas. Après trois ans de recherches, de coups de téléphone, de mails pour savoir ce qu’ils sont devenus, cet homme a réussi à dépasser sa peur des représailles pour attaquer publiquement le régime et demander si Mazen, son frère, et Patrick, son neveu, sont encore en vie, pour savoir où ils sont détenus. Le parquet de Paris vient d’ouvrir une information judiciaire. C’est une première et un espoir pour beaucoup de Syriens.

Dans le tract II Hans Scholl et Alexander Schmorell ont écrit: « chacun rejette sur les autres cette faute commune, chacun s’en affranchit et continue à dormir, la conscience calme. Mais il ne faut pas se désolidariser des autres, chacun est coupable, coupable, coupable ! »

Ses mots sont toujours d’actualité.

Ce soir, je pense aux Syriens qui peuplent les pages de ce livre, qui ont bravé la peur et ont osé parler.

Ahmad el Riz, fidèle et présent dans la salle

Abou el Leith, dont l’esprit a été fracassé au fond d’une cellule

Mazen el Hammada qui ne vit plus que pour dénoncer les crimes

Mounir qui est allé au bout de l’horreur pour témoigner

Wafa et le tee-shirt qu’elle avait trouvé pour sa compagne de cellule de 3 ans

Ahmed qui a retrouvé son frère parmi les photos de César. Je pense à Zakaria et Imran.

Je pense à Imad et Hassan.

Je pense à Sami et César.

Je les remercie. Ils nous accompagnent ce soir.

Pour terminer, j’aimerais que nous observions une minute de silence pour les Syriens morts pour la révolution ; pour les hommes, les femmes et les enfants décédés dans la guerre et pour tous ceux qui sont détenus aujourd’hui.

Merci d’être là pour eux ce soir. Merci encore à la publishers and booksellers association et à la ville de Munich.

© Garance Le Caisne

Es gilt das gesprochene Wort.


 

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